Débat / Entretien avec Moussa Khedimellah

Moussa Khedimellah est chargé de mission développement durable sur les enjeux sociaux dans une grande entreprise française. Diplômé de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il appartient au Centre d’analyse et d’intervention sociologique (CADIS-CNRS), fondé par Alain Touraine et dirigé par Michel Wieviorka, qui focalise ses recherches sur les mouvements sociaux et la violence urbaine. Il participe au Groupe de sociologie sur religion et laïcité (GSRL-IRESCO) dirigé par Jean-Paul Willaime. Il est spécialiste des questions d’intégration urbaine qu’il a enseignées à l’École d’architecture de Marne-la-Vallée et à l’université de Paris XIII. Moussa Khedimellah a été à plusieurs reprises chef de projet ou chargé de mission pour plusieurs ministères ou institutions (Ville, Justice, Intérieur) sur des questions sociales et sociétales. Il a été conseiller de la Maison Blanche à Washington (juillet 2004).

INTERVIEW

L’Urbain : Quels sont les enjeux du développement durable en Paca ?

Moussa Khedimellah : L’enjeu est de concilier le développement économique et l’écosystème naturel local : écologie, économie et social. Tous les enjeux nommés lors du sommet de la Terre de Rio en 1992 puis à Kyoto en 2005 se mêlent et sont concentrés sur la région Paca. Cependant il est inadéquat d’évoquer une région sans prendre en compte le reste du monde et les enjeux internationaux qui en découlent : le réchauffement climatique et l’immigration clandestine sont liés. Les immigrés ne viennent plus par l’Espagne ou d’Italie. Ces enjeux s’inscrivent particulièrement en Provence-Alpes-Côte-d’Azur qui est la région au monde qui accueille le plus de touristes : 30 à 40 millions par an ! La région aura à remettre l’homme au centre de cet écosystème fragile face à l’urbanisation forcée du littoral en respectant l’écologie du littoral et la protection de la richesse de l’espace maritime.

L’Urbain : Quels sont les freins au développement durable ?

Moussa Khedimellah : Le frein c’est l’homme, les mentalités, quel que soit le sujet abordé. Changer les mentalités prend du temps, requiert de la psychologie et encore plus d’information à faire circuler. Un sondage de l’Institut Louis Harris – datant de 2006 – a posé la question suivante : “Que veut dire le développement durable ?”, 57 % des Français ont répondu qu’ils ne savaient pas ce que développement durable veut dire et induit en termes de comportement, d’implication quotidienne. L’une des façons d’intervenir est de faire ce que fait l’Université de tous les savoirs en partenariat avec la région dans les lycées.

“On n’habite pas indépendamment de ses fonctions vitales.”

L’une des façons d’intervenir est de faire ce que fait l’Université de tous les savoirs en partenariat avec la région dans les lycées. Lorsque je me déplace, au titre de conférencier, et que je vois ce que font les lycéens, je trouve cela formidable et, à mon sens, pas assez divulgué. Par exemple, le lycée de La Viste, à Marseille, a signé l’Agenda 21 avec la région et cela s’est traduit de façon très concrète. Les lycéens se sont mis à gérer leurs déchets, ont construit un jardin biologique. Le changement de mentalité passe par l’éducation.

L’Urbain : Pourquoi la France accuse-t-elle tant de retard par rapport aux autres pays ?

etre-les-relations-publiques-de-ses-parents-immigration-travail-entretien-avec-moussa-khedimellah-societalis-cabinet-en-analyse-decisionelle-portraitMoussa Khedimellah : La France en retard ? Oui et non. Cela dépend à quoi l’on fait référence. La France accuse du retard si l’on prend en compte les mêmes paramètres et que l’on mesure les pays à l’aune d’un même indicateur. Les États-Unis sont en retard (non signature du protocole de Kyoto), les pays nordiques en avance de par leur vision naturaliste très en phase avec l’environnement, le climat, les saisons. Chez eux, il y a une vraie volonté de ne pas consommer pour consommer. Ils ont une vision “économiste” des conditions sociales, économiques et environne- mentales qui permet une mise en pratique “écologique”. Mais la France n’accuse pas tant de retard que cela et pourrait même être en avance sur les autres pays si l’on prend en compte la question du rejet des gaz à effet de serre. Historiquement, la France a choisi de développer l’énergie nucléaire, ce qui lui a permis de ne pas épuiser les réserves fossiles et cela a un impact énorme. Car en 2050 on devra diviser par quatre l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre ce qui équivaut à se limiter, par personne, à un aller-retour Paris-New-York ou à 12 000 km en voiture. Dans l’état actuel des choses, cet engagement n’est pas tenable. De même, il fait bon être Français au regard du système social et de santé qui est le nôtre et en avance de 15 à 20 ans face aux autres pays dont les États-Unis et l’Angleterre.
Si l’on mesure la mise en pratique du pacte écologique en tenant compte du degré d’avancée sociale, la France n’est pas en retard par rapport aux autres pays.

L’Urbain : Quelles sont les demandes pour la ville de demain ?

Moussa Khedimellah : Du global au local, la ville change. La ville de demain ne sera pas si différente de celle qui est née de la révolution industrielle au XIXe siècle. La publication par le Club de Rome, en 1972, du rapport alarmiste Halte à la croissance ?, qui prédit l’épuisement des ressources de la planète d’ici à la fin du XXIe siècle, a marqué les esprits. Dans cette projection en 2100 qui décrit un monde à la Mad Max dès 2050, notre siècle verra une chute brutale de la population mondiale en 2060 à cause du non accès de la population à l’eau potable, de l’appauvrissement du sol, de la multiplication des émissions de gaz à effet de serre, de l’augmentation de la température et de l’avancée des espaces désertiques. Il y aura des réfugiés climatiques, des mouvements de population du Sud vers le Nord et, évi- demment, la raréfaction des ressources énergétiques. Puis il y a eu le traité de Kyoto en 1992, sur la réduction de l’impact de l’activité humaine dans les émissions de gaz à effet de serre qui participent aux changements climatiques. Tous ces rassemblements de scientifiques, chercheurs, décideurs politiques, distillent une nouvelle façon de vivre. Enfin, le sommet de Rio de Janeiro (1992) a mis en exergue l’Agenda 21 qui a un impact sur la vie quotidienne dans les villes. La ville de demain sera de plus en plus une mégalopole, un espace urbanisé polynucléaire formé de plusieurs agglo- mérations dont les banlieues se rejoignent. D’ailleurs 80 % de la population des pays industrialisés et occidentaux vit déjà en ville. Les ressources, le traitement des déchets, la consommation d’énergie, vont métamorphoser la ville. C’est déjà le cas à Paris, Londres. C’est également le cas, politiquement, avec les communautés de communes puis d’ag- glomération puis les départements qui disparaîtront probablement au profit des régions qui centraliseront logiquement le pouvoir de décision. La ville de demain devra savoir absorber l’afflux démographique avec un tas d’enjeux (risques sociaux et naturels, baisse énergétique, déplacement, transports, déchets) dans un espace confiné. Au cœur de ces enjeux, il y a le littoral et les 30 à 40 millions de touristes dans la région Paca.

“Notre siècle verra une chute brutale de la population mondiale en 2060 à cause du non accès à l’eau potable.”

L’Urbain : Quelles seront les nouvelles fonctions de l’habitat de demain dans une ville ?

Moussa Khedimellah : Le Corbusier, qui disait que “la maison est une machine à habiter”, avait une vision très claire de l’habitat. Il travaillait sur l’implantation de la maison selon les points cardinaux et la trajectoire du soleil, de façon un peu similaire aux principes de Feng Shui. Tout cela pour dire que l’on n’habite pas indépendamment de ses fonctions vitales : la ville doit y répondre. Remettre l’homme au centre de la ville de demain est le principe repris par les écoquartiers dans plusieurs pays d’Europe [cf. l’Urbain du 11 mai 2007 – Ndlr]. En ce qui concerne la France, le pays ralentira sa temporalité dans bien des domaines puisque la pyramide des âges ne lui est pas favorable : en 2050-60, la France comptera plus de 60 % de seniors. Difficile dans ces conditions pour la haute qualité environnementale de progresser aussi vite qu’avec une population plus jeune. Même si, aujourd’hui, on sait que les éoliennes se pla- ceront de plus en plus en altitude et en ville parce qu’elles auront l’aspect d’un lampadaire classique (éolienne turbine fonctionnant par un vent de moins de 2 m/s). Les entreprises veilleront à s’entourer de logements pour faciliter l’accès des salariés. La région Paca récompense déjà les entreprises qui proposent à leurs salariés un habitat sur une ligne de transport en commun (train, tramway, co-voiturage) grâce au PDE (plan de déplacement d’entreprise). Dans la ville de demain, l’accès des voitures sera limité – souvent taxé – voire interdit. Des voitures électriques seront mises à disposition et seront attachées les unes aux autres selon des trajets types dans la ville. Des avancées technologiques majeures liées aux nouvelles énergies vont apparaître. Pour rester sur les véhicules électriques, ou à énergies renouvelables, les bus propres, les transports en commun, se développeront. Du côté de la ruralité, les exploitations agricoles continuent de disparaître à un rythme effrayant et cela n’est qu’un aspect de ce qu’on observe au niveau mondial. Les autorités politiques auront à organiser des plates-formes végétales suffisamment étendues – qui entoureront les mégalopoles – pour fournir denrées et espace naturel dont l’homme ne saurait se passer. Propos recueillis par Mireille Hurlin.