Résumé

« Il est parfaitement injuste de traiter équitablement des être inégaux » nous disait Tocqueville. On ne peut plus aujourd’hui envisager de développement local sans passer par la notion de durabilité qui a investi toutes les strates de la société et de l’économie a fortiori dans les quartiers les plus touchés par la crise socio-économique. La Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde par l’ONU a été déclinée par l’Unesco notamment sur l’éducation à l’autre. La connaissance des cultures et l’éducation à l’Autre auprès des jeunes générations, mais aussi des professionnels, est un enjeu de société. La formation, suite à des décennies d’échec de politique d’intégration sociale et professionnelle, agit contre les apartheids scolaires ou territoriaux qui ont désintégré le lien social. Des interrogations sur la manière dont ont été hérités ou transmis les savoirs s’imposent pour sortir des « prêt à penser, prêt à enseigner ».

La révolution des savoirs dans l’institution scolaire , l’entreprise ou le monde de la santé passe par de nouveaux acteurs de terrain formés à la transversalité, à l’implication de tous les acteurs pour l’échange des savoirs productif et efficace localement. La formation des acteurs professionnels des quartiers sensibles permet une meilleure efficacité, une cohésion sociale plus grande et accessoirement la paix civile. Cette révolution nécessaire des esprits, de savoirs, des savoirs faire et des savoirs être a déjà commencé : la formation durable en est un préalable incontournable.

Introduction

Assurer le développement local des quartiers et de leurs opérateurs professionnels en banlieues passe par une révision des savoirs, des savoirs être et des faire savoirs autant que de leurs modalités. Les attentes des publics bénéficiaires dans le monde de la santé, de l’entreprise ou de l’éducation en sont tributaires. Le développement durable sur son volet social propose localement, via les Agendas 21, des actions innovantes impliquant les habitants et les parties prenantes. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi dans le domaine de la formation des professionnels opérant en banlieues ?

Après les émeutes de 2005 , une prise de conscience s’est opérée chez les élites politiques et intellectuelles sur le gap qui s’est creusé entre les classes sociales de ce pays. Former les opérateurs professionnels dans les quartiers de la relégation, selon l’expression de Lapeyronnie (Lapeyronnie, 2008), passe par une revisite des paradigmes. Ce passage d’une société uniforme à celle d’une société pluriethnique ou pluriconfessionnelle nécessite des changements de paradigme, une autre manière de d’informer, de former et d’apprendre : Les nouveaux lieux de (re)création du lien social que sont : l’école, l’entreprise et l’hôpital, subissent de plein fouet la crise morale et culturelle, sociale et économique particulièrement dans les quartiers en difficulté où le chômage frappe quatre fois plus que la moyenne national. C’est dans ce cœur de la tempête que se jouent les enjeux de la formation innovante qui injectent de nouveaux savoirs face à la crise des vocations des jeunes enseignants, des soignants, des professionnels, vis-à-vis des discriminations réelles ou ressenties par leurs usagers, le vieillissement démographique ou le turn-over de ces professionnels en banlieue face à ces environnements dégradés, et régulièrement en première place de l’actualité médiatique.

Former à l’interculturalité libère les potentiels méconnus et former sur le déficit du lien social en crise nécessite de le revisiter. Notre société se globalise, se « glocalise » : Nous sommes de plus en plus égaux et de plus en plus différents . De plus en plus similaires : nouveaux réseaux sociaux, sécularisation, mode de vie urbain mais aussi de plus en plus différents individuellement : féministe, gay/lesbien/ Kabyle breton, bouddhiste ou musulman. Ces revendications basées sur la différence régionaliste, de genre, de religion ou d’orientation sexuelle se traduisent par une nouvelle complexité sociale grandissante. Le formateur ne peut plus faire l’impasse sur cette complexité dans le management social, éducatif, médical ou en entreprise. La formation durable est celle qui sait intégrer ces nouveaux paramètres et les instiller efficacement au gré des situations et des acteurs en ne hiérarchisant jamais les savoirs pour rester focaliser sur l’efficacité, ici et pour demain, de son action de transmission des savoirs.

Cet article se propose de faire un focus sur 3 ou 4 secteurs professionnels (éducatif, santé ou associatif) où la formation a permis de favoriser une meilleure efficacité professionnelle des acteurs locaux en banlieues. Notre idée force est d’insister sur la formation durable comme volet de développement potentiel en faveur de professionnels notamment par des connaissances innovantes (psychosociale ou impliquant les usagers) transversales mais aussi des publics enfin considérés comme des partenaires, et non plus de simples figurants, d’un système que ne réfléchit plus sur lui-même, générant la spirale infernale des préjugés, violences scolaires et délitement du lien social.

1 – Formation durable : quels éléments de définition ?

Le développement durable est la synergie des trois approches : environnementale, économique et sociale. Agir durable, c’est promouvoir des actions de développement qui répondent aux besoins des générations présentes sans entamer les besoins des générations futures à répondre aux leurs. Sur le volet social, la promotion de la connaissance de l’autre (interculturalité), la lutte contre toutes les formes de discriminations, la promotion de l’égalité des chances et du dialogue entre les cultures, les genres et les générations sont quelques unes des actions de développement durable sociétal passant nécessairement par la formation et l’information. Ces actions sont devenues en partie des impositions légales (loi 2003 sur l’égalité des chances, loi sur le 6% handicap à recruter, loi 2013 sur la parité en entreprises etc.…). Quid de la formation en banlieues ? Les professionnels, notamment à l’hôpital (COGNET, 2001), dans les grandes entreprises du CAC 40 ont déjà pris la mesure de la formation comme levier de diffusion de bonnes pratiques sociales liées à la diversité, voire à l’ethnicisation, en direction de publics dit « publics en insertion » :

  • Personnes au chômage depuis plus d’un an
  • Bénéficiaire des minima sociaux
  • Seniors au chômage
  • Femme élevant seule avec enfants, au chômage
  • Jeunes des quartiers

Ces 5 typologies de publics sont surreprésentés dans les ZUS et sont devenues des cibles de recrutement des entreprises soumises, en plus de obligations légales sur le handicap et les séniors, à des pyramides des âges défavorables en faveur des seniors en déficit de collaborateurs plus jeunes. La recherche de nouveaux publics à recruter passe par de nouvelles cibles de recrutement (appelées sourcing) auxquelles l’entreprise n’a quasiment jamais eu à faire en direct : les contingents de banlieues. Ces nouveaux sourcing nécessitent une formation préalable de l’entreprise aux codes sociaux de ces nouveaux acteurs qui intègrent en masse les rangs de grandes entreprises : RATP, SNCF, AIR France, les entreprises du BTP. Former les collaborateurs qui recrutent autant que les managers qui vont gérer ces publics nouveaux permettent de limiter le turn-over, favoriser un bon climat social et donc une productivité significative. Pour cela informer, former et sensibiliser devient un impératif cyclique, synonyme d’efficacité : en garantissant un apport des savoirs à chaque strate de l’entreprise ou de l’institution. Former ainsi les futurs collaborateurs potentiels est un gain de temps, d’argent et d’énergie. L’entreprise, qui a peut de temps et d’argent, souhaite maximiser les actions durablement.

Cet exemple sur les nouveaux sourcings est très significatif de ce que peut être la formation durable : une formation proactive, cumulative, transversale et duplicable. Voila une esquisse de définition qui demande à être complétée au vu des différents secteurs des professionnels travaillant en banlieue.

2 – L’école : Former durablement les formateurs en ZUS

Comment former à former, former à entendre, à écouter, à agir, à enseigner et travailler dans les quartiers populaires stigmatisés et largement ethnicisés ? En France, les jeunes enseignants fraichement diplômés reçus aux concours sont souvent orientés vers les quartiers défavorisés pour leur première année d’enseignement. Ils reçoivent beaucoup de savoirs, des faire-savoir mais très peu de savoir-être dans leur nouveau poste de banlieue. Il peut apparaitre 2 conséquences immédiates à ce parti pris de mobilité professionnel imposé par l’institution :

  • Le décrochage du jeune enseignant après quelques mois ou quelques années, voire l’abandon pur et simple de la fonction
  • La mobilité instantanée et programmé des enseignants (dès que l’ancienneté le leur permet) vers d’autres quartiers plus aisés en quittant la banlieue

La résultante de ces 2 conséquences est un turn-over important de formateurs et enseignants dans les quartiers défavorisés, classés en Zones urbaines sensibles (ZUS). Pour mémoire, il existe 750 ZUS, dont 150 ont été classées « dangereuses » par la nomenclature du Ministère de l’Intérieur. Depuis les émeutes urbaines qui ont enflammé la France en 2005, plusieurs spécialistes ont accentué leur sémantique sur le constat social des banlieues vécu au quotidien par les habitants ou par les intervenants professionnels locaux. Les termes de « ghettos », « d’apartheid scolaire » ont fait leur apparition face à un statut-quo voire à la détérioration de la qualité de vie en ZUS, ou en banlieue. « le ghetto résulte de l’addition de la ségrégation raciale, de la pauvreté et de la relégation sociale et politique, de l’isolement social et de rapports néocoloniaux » nous dit l’un d’eux (Lapeyronnie, 2008). Un ouvrage revient également sur les discriminations scolaires criantes en banlieues. Une enquête réalisée sur 333 collèges de l’Académie de Bordeaux montre que 10% des collèges les moins brillants accueillent 40% des enfants issus de l’immigration. D’autres familles ou responsables d’établissements se jouent de la carte scolaire par le jeu des options plus ou moins sélectives ou discriminantes socialement. Les acteurs professionnels en présence, loin de se poser la question de ces inégalités de traitement de l’école publique, se rejettent mutuellement la faute de cet « apartheid scolaire » (Felouzis, Liot, Perroton, 2005) qui crée la spirale infernale : injustice sociale, incivilités ou de la violence scolaire, décrochage scolaire et rupture de la paix sociale. C’est ici que la formation du professionnel prend tout son sens.

L’inclusion scolaire : vers un management scolaire hors de la logique marchande

La formation peut devenir un facteur clef de réussite du jeune enseignant dans un environnement social qu’il ne maitrise pas et dont les publics lui sont généralement méconnus. Les Instituts universitaires de formation des maitres (IUFM) offrent déjà des formations dédiées notamment par des fiches thématiques sur les « publics des quartiers » en difficultés. Ces fiche de formation ne traitent que d’éléments socio-économiques du public scolaire de banlieues ou en ZUS et très peu sur une vision plus compréhensive ou culturelle impliquant ces derniers. L’innovation de formation peut passer par la proposition, faite en amont ou en aval de la formation déjà existante, d’une « caisse à outil » thématique et didactique au contenu informatif sur :

  • Les données statistiques socio-économiques du quartier
  • Le patrimoine bâti du secteur géographique de l’école, collège, lycée
  • Le patrimoine culturel ou mémoriel du quartier ciblé
  • Des notes synthétiques sur la sociologie des usages et représentations des communautés sociales ou culturelles en présence sur le territoire ainsi que les codes sociaux se fait déjà. Les fiches thématiques par exemple, proposé par les Centre de documentation pédagogique (CRDP)

Cette sensibilisation / formation du jeune corps enseignant opérateur et acteur des quartiers sensible est l’un des exemples qui fonctionne bien au Canada où cette idée a été mis en pratique de manière répétée et réussie. Daniel Favre (Favre, 2007) revient sur la transformation que l’école peut opérer en quartiers difficile en proposant à l’enseignant de « casser » la spirale de l’éducation de l’échec et de la violence en milieu scolaire. La logique d’inclusion remplace celle de l’exclusion pour les élèves. Le but de la formation de l’enseignant, selon D. Favre, est de lui fournir des moyens de lutter dans sa pédagogie innovante contre la violence scolaire marchandisée par six points-clés :

  • Développer « la  sensibilité épistémologique et sortir d’une pensée dogmatique vers une pensée ouverte à l’intégration d’apprentissages au jour le jour
    • Un travail sur la relation à l’erreur, visant à décontaminer l’erreur de la faute en la faisant sortir du registre moral, pour éviter de démotiver les élèves dans leurs apprentissages.

3 – L’établissement d’une relation d’autorité, décontaminée de la domination-soumission, et qui contribue à l’affermissement d’autrui.

4 – L’éducation à l’affirmation de soi non-violente, à l’empathie et au renoncement à la manipulation. Un effet attendu de cette éducation est le développement du « langage intérieur », celui-ci permettant de remplacer les automatismes par la régulation consciente des comportements.

5 – L’utilisation de dispositifs d’apprentissage susceptibles de favoriser de façon synergique la transmission des savoirs et le développement des savoir-faire démocratiques. Il s’agira ici de rapprocher la didactique et la socialisation des élèves, ce qui demande de savoir gérer de manière non-violente les conflits et les frustrations, inévitables et nécessaires dans une société.

6 – La nécessité d’un changement de valeurs pour permettre à un sujet potentiel d’émerger et pour renoncer à l’affaiblir par la violence ou la manipulation. La prévention de la violence débouche donc sur l’identification des valeurs qui favorisent cette prévention et nécessite de les distinguer de celles qui s’y opposent.

Plus largement pour terminer sur l’institution scolaire est sa réforme des savoirs et de savoirs être, deux innovations vont dans le sens de la transformation utile. Citons d’abord, les conférences des Mercredis de Créteil misent en place depuis 2008 et ouverts à tous les personnels de l’Education Nationale ; Ces conférences, initialement assurées notamment par des grands noms du monde intellectuel et de la pensée (Edgar Morin, Marcel Gauchet, Frédéric Gros, Yves Michaud, Paul Mathias), des scientifiques (Pierre Léna, Anne Fagot-Largeault, Pierre Encrenaz, Guillaume Lecointre, Christian Amatore, Albert Jacquard, Gérard Berry), des chercheurs en sciences de l’éducation ou des anthropologues (François Dubet, Eric Maurin, Philippe Meirieu, Marie Duru-Bellat, Françoise Héritiers) etc. se sont ouvertes aujourd’hui à des savoirs d’enseignants qui ont expérimenté des savoirs alternatifs efficaces en banlieues. Les Mercredis de Créteil se veulent donc être un intéressant laboratoire des idées ouvert aux questionnements et aux échanges sur la transmission des savoirs en quartiers difficiles. En avril 2009, nous avons eu l’occasion, par exemple, d’intervenir sur un thème sensible et spécifique aux quartiers en difficultés : « comment les enseignants peuvent-il lutter contre le risque communautaire en banlieues ? ». Cette démarche innovante du Ministère de l’Education nationale se confirme ; les enseignants et intervenants de l’Education nationale peuvent retrouver les conférences des experts sur les médias informatiques tels que Dailymotion par exemple. Cette institution des Mercredi de Créteil permet également à des professeurs ayant développé une méthodologie d’enseignement alternative efficace de venir la présenter (l’exemple en 2008 d’un professeur utilisant le verlan avec ses élèves de banlieue pour les faire venir à la littérature classique en est un exemple).

La seconde innovation vient d’un collectif de professionnels du monde de l’école intitulé « Ecole : changer de cap » qui a proposé en 2010 « Treize transformations nécessaire et possibles » qui ont été réfléchies et mises en place. Un ouvrage et un site internet dédiés confirment le succès et l’engouement autour de ces propositions de réforme de la formation dans le secteur éducatif.

3 – Opérateurs de santé en banlieue : la formation transversale ?

En Ile de France, Le décrochage et le turn-over observés dans le corps enseignant se vérifie également dans les ZUS parmi les médecins et les soignants (infirmière, kinésithérapeutes, spécialistes…). En Ile de France, le nombre de soignants est en chute libre depuis 2009, selon l’observatoire régional de santé (ORS)  qui assure la veille informative des collectivités locales et territoriales pour l’Agence régionale de santé (ARS) créée en 2008. Les objectifs de l’ORS sont plus précisément : « de fournir des informations utiles à l’élaboration de la politique régionale de santé pour tenir compte de la situation complexe de la région capitale. Il est à la disposition du représentant de l’État dans la région, de l’Agence régionale de santé et du Conseil régional, et répond aussi aux décideurs départementaux et locaux ainsi qu’aux intervenants du domaine de la santé, demandeurs d’études ou de travaux spécifiques ». C’est l’ORS qui a mis en évidence les problèmes locaux liés aux acteurs du monde médical en banlieues notamment :

  • La démographie des acteurs vieillissants
  • La baisse de la qualité des prestataires de soins
  • L’insécurité et
  • La baisse des implantations des soignants
  • Inégalités de critères de socio sanitaires

L’ARS forme chaque année de nombreux acteurs de la santé. Dans ce domaine, les associations travaillent dorénavant de concert sur des formations où s’échangent les savoirs de terrain au profit de professionnels d’un même territoire d’intervention. En 2010, un appel d’offre à formation sur le thème : « Soins et santé : agir ensemble et soigner dans les quartiers populaires » a été remportée par une association locale. Cette formation a été assurée par  l’Association communautaire santé bien être (ACSBE). Cette association basée dans le département de Seine-St-Denis (93), est devenue au fil de son expérience accumulée, un acteur notoire de formation des soignants dans les quartiers difficiles pour prodiguer des savoirs hors des sentiers battus comme notamment  sur les compétences psycho-sociales concernant le développement et la formation des encadrants avec un focus sur les qualités psychiques et relationnelles nécessaires dans la relation « soignant – soigné » en banlieue. La formation durable dans le monde de la santé, c’est aussi répondre aux besoins des usagers (que l’on impliquent) en sachant faire usage des savoirs faires que détiennent d’autres acteurs locaux non conventionnels.

La plupart des quartiers en ZUS sont confrontés à des problématiques proches en matière de santé et d’accès aux soins :

  • Difficultés à maintenir ou à faire venir des praticiens libéraux sur des quartiers ayant une mauvaise réputation, notamment la « fuite des cerveaux » du secteur médical
  • Difficultés pour les habitants d’accéder à certains soins, en particulier ceux des médecins spécialistes
  • La pyramide de âges des soignants en banlieues, notamment la génération arrivées durant les trente glorieuses et qui part en retraite mais n’est pas remplacée et leurs savoirs « sociaux » de la banlieue non transmis

On voit avec ces 3 points précédents l’intérêt d’échanger entre « soignant et soigné » autant qu’entre « soignants et soignants » (soignants primo-arrivant en banlieues / et nouveaux accédants par exemple) pour promouvoir les éléments qui favorisent des modes d’exercice « regroupé » ou « capitalisé » de professionnels de santé accédants. Cette formation durable permet de former efficacement un soignant accédant sur les réalités psychosociale du soigné dans des territoires dégradés socialement

Santé et école  connaissent le même problème : « Programme pour l’école »  est un ouvrage qui liste exhaustivement les compétences nécessaire au soignant. Jacques Fortin, dans son ouvrage, « Santé publique et développement des compétences psychosociales à l’école » revient sur la nécessité d’une formation innovante, plus ouverte au savoir non conventionnels et non académique, mais acquis sur le terrain. Ces compétences qu’il appelle psycho-sociales sont impératives selon lui, dans le processus éducatif, autant que médical, auprès des professionnels. Ces savoirs permettent aux enseignants d’anticiper les situations de crise et de mieux gérer les maux de la souffrance scolaire : échecs, violences, décrochages des élèves ou des professeurs…

Le rapprochement entreprises – associations/ institutions publiques pour une meilleur efficacité professionnelle en banlieue ?

Nous avons eu l’occasion, dans le cadre de nos fonctions de cadre RSE, de mesurer la distance abyssale qui existe entre le monde privé des entreprises et celui des institutions publiques (Pôles Emploi et institutions du service public de l’emploi, Ministères etc.). Des impositions légales s’imposent aux entreprises via le 6% handicap, la féminisation des salariés ou le recrutement via l’insertion imposée par le nouveau code des marchés publics depuis 2006 grâce aux clauses sociales d’insertion et d’intégration. Malgré les actions communes et les complémentarités entre ces acteurs, tous présents en banlieues, leur coopération reste un doux rêve sur le terrain. Cette situation est dommageable et porte préjudice à toutes les parties en présence car les publics ou usagers leur sont communs. L’intérêt d’acteurs professionnels d’agir en commun repose sur des idées simples :

  • Ils reçoivent les mêmes publics d’une part
  • d’autre part, ce public usager circule au cours de sa trajectoire sociale d’un secteur à l’autre : de sorte que mal formés à l’école, ils deviennent de travailleurs potentiels moins formés, des citoyens moins impliqués etc. et la spirale infernale se met en place.

Le déphasage entre offre et demande de formation est la première étape : Rappelons que la France forme, par exemple, plusieurs milliers de psychologues, ce chiffre correspondant aux besoins européens. On voit ainsi comment une inadéquation entre l’offre et la demande, problème structurel, pénalise à moyen ou cours terme. La formation durable entre des acteurs professionnels d’un même territoire ayant les mêmes publics en banlieue doit partir de l’audit du besoin de formation. Cet audit permettrait de proposer une offre cohérente et utile attendue par les usagers de cette formation; l’idée coule de source, mais sa mise en pratique est difficile au vu des pesanteurs des habitudes et des réflexes des professionnels de banlieues travaillant dans leur pré carré. D’où l’idée que la formation transversale est durable car opérée par plusieurs acteurs qui s’échangent les bonnes pratiques. Voici 2 exemples de cette formation transversale à laquelle nous avons contribué. En 2006, suite aux émeutes urbaines, le groupe Bouygues Construction, qui a été impacté financièrement par ces faits comme beaucoup d’autres d’entreprises (dégradation de l’outil de travail, pénalisation financière des retards de chantier ect.) a décidé d’organiser une journée de recrutement et de présentation de ses métiers qui a été médiatisée. C’est par le biais de l’association AC LE FEU, du pôle Emploi, de la mission locale et de la direction emploi de la communauté de commune de Clichy sous bois Montfermeil que cette action a été rendue possible.

L’intérêt de ce journée, sur notre propose de formation durable, a été de proposer initialement aux salariés de l’entreprise :

  • une formation/ sensibilisation des responsables des Ressources humaines présents aux codes sociaux en usage dans la population juvénile par M. Moussaoui, directeur de la mission locale de Montfermeil
  • une formation / sensibilisation assurée par des salariés de l’entreprise (Responsable RSE) aux professionnels de banlieues et aux candidats souhaitant postuler à des postes ouverts par l’entreprises

Ces formations transversales des acteurs professionnels reposaient notamment sur l’échange des savoirs et des pratiques sur les codes sociaux des publics qui allaient être mis en contact les uns avec les autres en tant que recruteurs / recrutés potentiels (Entreprises, Jeunes de banlieues). Ces formations durables donnent des notions qui sont cumulables et duplicables pour les professionnels du côté entreprise, autant que du côté quartier du professionnel territorial de banlieue. Ces formations destinées à réduire les situations de dissonance cognitives ou conflit de valeurs, sont clairement basées sur un noyau interculturel, mais également sur le contexte de l’écologie urbaine des usagers cibles. D’autres exemple de formations transversales pourraient être citées comme celle assurée par l’association dédiée à la diversité MOZAIK RH, basée à Paris, et en direction des professionnels des entreprises et collectivités sur la sensibilisation à la prévention des discriminations ; citons également celle des association Centre d’action pour la diversité et le développement durable (CA3D)  l’association AVICENNES, basé en Lorraine, qui dispense une formation professionnelle en communication à destination des cadres des associations et de PME/PMI de son secteur avec les volets suivants : présentation de soi, communication collective et interpersonnelle, coaching vestimentaire, éléments de langage corporels et verbaux. Cette formation est encore dispensée en banlieues.

Dans le domaine de la santé, nous l’avons vu plus haut, les associations collaborent aves les professionnels du monde médical.

Conclusion : une nouvelle figure transverse de la formation, formateurs durables et créatifs culturels

Comme on l’a vu dans ce dernier paragraphe di dessus de nouveaux types de relations entre des acteurs professionnels qui ne collaboraient pas jadis comment à apparaitre et à travailler en partenariat. Ces collaborations d’un nouveau genre, entre entreprises et monde scolaire, entre associations et entreprises ouvrent un nouveau champ des possibles dans le domaine de la formation et de l’échange des savoirs. De savoirs moins académiques, moins légitimes, mais ayant acquis le statut d’efficacité symbolique, de performance comme on le dirait dans le monde de l’entreprise, se prodiguent en banlieues. Les impositions légales sur le thème de la diversité des recrutements et la non discrimination faite aux entreprises (en direction des femmes, des séniors, du handicap, des jeunes de banlieues) imposent à celles-ci de trouver les experts maitrisant le sujet théoriquement tout autant que pratiquement sur le terrain. Ces experts de la « théorie-action » sont une nouvelle figure du médiateur opérateurs de ces formations durables. Ces passe-murailles socioculturels qui naviguent entre des mondes sociaux différents, deviennent des opérateurs qui ont transformé leur savoirs être en savoir faire, entre la banlieue et le siège des partis politiques ou ceux des grandes entreprises : on les retrouve comme conseillers diversité dans le monde privé, consultant ou formateurs auprès de collectivités locales ou dans le monde de l’éducation en chargé de mission. Accumulateurs d’un capital symbolique et technique de plusieurs codes sociaux divergeant, ils ont su en faire la synthèse. Leur origine ou leur héritage social devient une source se socio- analyse, qui fait d’eux des opérateurs avec une lecture non pas unidirectionnelle mais pluridimensionnelle de la société et du monde. Des dénominations ont été proposée pour les nommées de manière plus scientifique sous l’appellation de créatifs culturels, de médiateurs, de « nouveaux diplomates sociaux » selon l’expression de Bruno Latour. Nous garderons pour notre part celle des créatifs culturels acteurs de la formation durable réduisant les écarts sociaux. Ils sont un rempart intéressant face au risque communautariste (celui du foulard Hermès autant que celui du foulard islamique) et de la convergence culturelle par une vision plus compréhensive (au sens d’empathique) versus Max Weber. Il en résulte de nouvelles collaborations et coopérations locales improbables entre des acteurs professionnels qui, jusqu’ici ne travaillent donc pas ensemble, esquissant une définition de la formation durable. Celle-ci va montrer ses effets significatifs, elle a commencé de le faire dans maints domaines évoqués plus haut. C’est probablement dans cette direction que la formation durable est appelée à se développer encore. On la trouve déjà dans des formules du type : « Interculturalité, cohésion sociale et vivre ensemble », « Innovation sociétale », « Implémentation stratégique » ou « intelligence économique » avec des thématiques inédites telles que : sensibilisation au handicap, conseil en politique de la ville, expertise et audit diversité etc.

Comme on l’a vu sur les quelques exemples cités, cette approche des savoirs génère de nouveaux champs des possibles inexplorés par des collaborations entre des acteurs disparates qui n’ont souvent encore jamais œuvré ensemble et se découvrent en découvrant le champs de potentialités de leur collaboration. Lorsqu’il est réussi, ce type de transmission transversale, autocritique, globale permet une synergie du développement dans tous les secteurs où la crise professionnels. Cette formation de la transversalité, interroge les savoirs unidimensionnels acquis ou hérités, souvent érigés en vérité (Latour 1991) ; elle encourage l’implication de toutes les parties prenantes locales pour la pérennité de l’action. Les nouveaux écosystèmes culturels et urbains impliquent cette transformation des savoirs autant que l’implication de ces nouveaux acteurs créatifs culturels qui génèrent une nouvelle façon de voir, de savoir et de faire-savoir.

Cette méthodologie ne peut être que globale et locale à la fois, intégrant de nouveaux paramètres inédits afin de transmettre à tous, égaux et différents, ces savoirs efficaces pour le futur.

Moussa KHEDIMELLAH
Sociologue

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